La paresse épistémologique
Une émission de France Culture consacrée à Internet, des livres,
articles, blogs, posts par centaines célèbrent la REVOLUTION numérique dans un déluge de superlatifs et de pléonasmes – Internet est une révolution parce qu’Internet est une
ré-vo-lu-tion !
A l’opposé , des intellectuels technophobes inversent le sens de
la marche et répètent à l’envi qu’Internet est pornographe, pédophile, subversif, et dangereux pour la préservation des libertés, la mémoire de l’individu et de l’humanité. Comment sortir de ce
manichéisme ?
Dans les deux cas, la mythification d’un objet
technoscientifique est à l’œuvre. Comme l’écrit Lucien Sfez dans « Technique et Idéologie », aujourd’hui, Internet s’inscrit dans une liste
d’ « objets-moments » : le moulin à eau, la roue, la machine à vapeur, l’imprimerie, théorisant le « PROGRES ». Objet passerelle « Internet incite
à joindre les contraires, à en faire une seule entité, dans une formule qui est le véritable chiffre du réseau contemporain, un fétiche. De l’objet
fétiche, en effet, il a les traits suivants : il est une partie valant pour le tout dont il résume et compacte les caractéristiques ; il est petit donc maniable manipulable en tant que
tel il peut être sans cesse touché, modifié, emporté, on l’emmène partout avec soi. » Et surtout, le fétichisme permet d’éviter les analyses fines et de se rassurer grâce à la référence
à un déterminisme primaire qui repose sur un certain nombre de présuppositions dont la plupart, paradoxalement, veulent ignorer la nature technoscientifique de l’objet Internet.
Un livre paru en
2010 La grande conversion numérique de Doueihi témoigne de cette étrange démarche épistémologique. Soucieux de donner une
version humaniste de la révolution Internet, l’auteur avance un certain nombre d’hypothèses dont la plupart sont des poncifs : nouvelle culture, nouvelle civilisation, apparition d’une
« compétence numérique », universalisation de l’auteur mais aussi existence de programmateurs lettrés ….
Première superlativité selon Doueihi, je cite :« La culture numérique(entendons Internet) cesse d’agir au service d’identités culturelles et politiques spécifiques pour
faire identité elle est technique de remodelage et de définition d’une nouvelle
civilisation ».
« L’un des aspects les plus prometteurs et selon certains
les plus inquiétants de l’environnement numérique est son impact immédiat sur la culture au sens large, sa restructuration accélérée et presque irrésistible des valeurs culturelles »
La superlativité fait peu de cas de l’histoire…Le rejet du
principe d’autorité, de la culture humaniste se manifeste en France dès 68. Lente et inéluctable détérioration des « valeurs culturelles » dont le signe le plus évident comme le disait
Sollers, toujours très clairvoyant, est que la littérature française, avant la seconde guerre mondiale était produite par des auteurs est
devenue celle des auteures… signe évident de sa mort annoncée, selon Philippe….Parallèlement, la publication de ces nouveaux livres
« l’histoire dont vous êtes le héros » et les manipulations oulipiennes constituaient les petits cailloux de la dégradation de la notion d’ « auteur ». La parturition de
l’auteur universel s’étend sur pas mal d’années : elle est le résultat de phénomènes plus complexes que la substitution de l’algorithme à l’encre…
Pourquoi donc aujourd’hui faire d’Internet un deux ex machina
alors que la dévaluation de la culture néo-humaniste a envahi tout la champ social depuis longtemps comme le montre Peter Sloterjick dans son article sur le « parc humain »?
Ensuite poser comme hypothèse qu’Internet dissout les identités
culturelles ne les sert plus et « fait identité » présuppose d’abord qu’une technologie a, SANS MEDIATION, un impact sur l’ensemble des
cultures humaines mais surtout confond l’apparition des réseaux où s’expriment les digital natives c’est-à-dire de nouveaux dispositifs de
communication générant de nouvelles habitudes, proches de phénomènes de mode, avec la naissance d’une identité numérique. Internet est au service de toutes les cultures, les fait subsister,
s’étendre et vivre, y compris dans le domaine politique (possibilité de s’exprimer en régime
dictatorial ou totalitaire)
Seconde proposition : la naissance de la « compétence
numérique ». Ce concept ne s’éclaircit guère au cours des quelques 300 pages du livre …Sous ce terme on réunit pêle-mêle les réparateurs , les utilisateurs qui se font codeurs-programmeurs
(sur injonction commerciale du type « Vous rêvez de créer votre widget ? Apple vous permet de le faire avec Dashcode » ), les hackers, et enfin une nouvelle catégorie
sociale les « lettrés numériques »(application de l’hypothèse de Douehi selon laquelle la culture humaniste peut être sauvée ! ). Ces derniers écrit-il, pratiquent
« (…) une nouvelle forme d’écriture d’auteur qui produit simultanément des
instructions pour les ordinateurs et un discours adressé aux autres pour qu’ils le lisent l’interprètent et le modifient ».
La compétence numérique est donc liée à celle d’auteur, universel,
entendons, car nul n’entre ici s’il se prévaut de quelque DPI ! Ici , il faut comprendre que grâce à Internet, plus personne ne peut monnayer son écriture … ni les écrivains (O
Houellebecq !)ni les chercheurs en sciences humaines à l’inverse de leurs pairs des laboratoires scientifiques dépositeurs de brevets fort largement rémunérés. Retour à la case
culture : gratuité pour l’inutile ! Notons que les digital natives consentent sans réticences à rémunérer au dela du raisonnable les « créateurs « du hardware :
playstations, ipad, iphone, smartphones en tous genres….
D’autre part, face à un dispositif comme Internet, Douehi, comme
la majorité des « épistémologues » du numérique « oublie » dans son analyse de la compétence numérique qu’il s’agit d’abord, ensuite et enfin d’ objets techno-scientifiques. Par conséquent, elle se règle sur des
savoirs scientifiques(mathématiques, physique,logique, informatique) ou des savoir faire ingénieur. Ce qui signifie qu’en créant un Widget , j’accomplis une action pré-programmée. Mais aussi que la véritable révolution numérique a été silencieuse, cela a eu lieu depuis longtemps, dans les ateliers, les bureaux, les
laboratoires, où les compétences acquises assujettissent à des normes qui structurent efficacement comportements individuels et collectifs.
Ainsi, le fétichisme Internet repose sur un phénomène contre lequel G. Simondon a commencé à
lutter : l’absence d’une véritable réflexion philosophique sur la technique. Même si cette paresse épistémologique prend aujourd’hui la forme perverse d’une « conversion » , en
effet, de type religieux , les nuages, les « merveilleux nuages » ….
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